… Et ceux qui sont sur la mer
Il y a trois sortes d’hommes
les vivants, les morts
et ceux qui sont sur la mer.
Proverbe breton
Nous voguions côte à côte sur la mer trop tranquille.
Nous avions attaché nos canots bord à bord.
Nous naviguions sereins vers de nouvelles îles,
Avançant de conserve, peut-être trop d’accord.
Mais dans les profondeurs, tapi, un monstre noir
Attendait patiemment la proie à lui promise.
C’était le plein midi, ce fut bientôt le soir
Et l’harmonie rêveuse fut bien vite démise.
Je savais vaguement m’être voué à l’abîme :
La bête hideuse viendrait et ses lourdes mâchoires,
Au fond de l’océan, se devaient, pour un crime,
M’entraîner à jamais, perdu de désespoir.
Pour ne l’emmener pas, avec moi, à sa perte
J’ai coupé tous les liens qui nous réunissaient.
J’entrevoyais déjà les pâles lueurs vertes
Du monstre qui, des flots, à présent surgissait.
Le ciel s’était couvert, l’horizon annublit.
La mer s’est démentée et les vents ont forci.
La brume était montée, le soleil a faibli,
Les courants de travers sont venus jouer aussi.
Les eaux devenues blanches d’écumes et de furie
Secouaient nos deux coques qui se heurtaient parfois.
Je la voyais alors comme en un halo gris
Et puis je l’attendais encore une autre fois.
Les fureurs des vents ont séparé nos routes.
Mais des rameurs chez elle avaient levé leurs pales.
Mes rameurs, abrutis, avaient vidé leurs outres
Et dormaient, ahuris, tout au fond de mes cales.
Je la pensais encore nageant non loin de moi,
Elle espérait, pleurant, des rivages lointains.
Je flottais dans le vide d’un brouillard, sans émoi,
J’attendais le naufrage, et la mort et la fin.
Le soleil un moment a percé les nuées,
Le monstre est retourné aux abîmes sans moi
Mais j’errais, démâté, sans rameurs, esseulé,
Et sa barque bondissait déjà trop loin de moi.
Son étrave fera encore des frémissures
Sur les flots où je traîne encore désemparé
Qui viendront sur mon bord comme d’étranges blessures
D’où coulera le sens dont je me crus paré.
Elle navigue, lointaine, guidée d’une autre étoile,
Mais sa coque porte encore les coups des charpentiers.
Pour ne plus prendre d’eau j’ai dû réduire la toile.
Mon esquif maladroit est remis en chantier.
Je n’ai plus de compas pour dessiner ma route
Et de lourdes nuées offusquent mes étoiles,
La brume s’est reformée et déjà je redoute
Qu’aucun vent ne parvienne à retendre mes voiles.
Les eaux clapotent, glauques, à peine sous les hauts bords.
Et tous les jours s’étirent. Je me languis du soir.
J’attends que coulent enfin mes regrets, mes remords.
J’attends sans espérer rien plus qu’un vague espoir.
Moi je n’ai pas voulu ces vents ni ces tempêtes.
Je fus lancé trop tôt à peine accastillé.
Je rêvais d’une eau calme, sans tambour ni trompette,
Où je me fusse d’un rien toujours émerveillé.
Mais j’irai jeter l’ancre le long d’un quai désert,
Le long d’une jetée aux longs bois pourrissant.
Blessé de trop d’orages et ne sachant que faire
J’attendrai de moisir aux longs soirs languissants.
Je la voyais dressée comme un trois-mats solide
Mais je savais aussi les fêlures de ses bois :
Elle avait tant pleuré sur les marais sordides
Où elle avait pataugé avant que je la vois.
M’en a-t-elle dit des choses qu’elle a déjà trahies !
En fit-elle des promesses qu’elle ne put tenir !
Étouffé dans la brume mon amour s’est amuï
Et le sien n’a pas pu résister au médire.
Elle a gagné le port dont elle voulut partir,
La maison renfermée où sur la table est prête
L’assiette où elle devra verser ses repentirs,
Sous les regards faux de ceux-là qui la guettent.
Elle paiera bravement ses vingt ans de voyage
Sur les eaux qu’elles n’aurait jamais dû parcourir.
Vouloir tous leurs malheurs c’est là tout leur courage.
Leur fierté c’est vouloir leurs peines et puis gémir.
Ce qu’elle aurait pu être elle ne l’a pas voulu
Et voudra, sans pouvoir, être ce que l’on veut d’elle.
Pour un marché de dupe, pour une chaise vermoulue,
Elle a brûlé ses voiles, elle s’est coupé les ailes.
Elle dira qu’elle est bien, à terre, auprès de l’âtre.
Elle clamera qu’elle vit, simplement, comme elle veut.
Elle pensera parfois à mes humeurs noirâtres
Y verra les raisons de se vouloir si peu.
Je crois encore pourtant qu’au fond d’elle, quelque part,
Le malheur n’attend que sa prochaine fuite.
Elle ne sait pas combattre et c’est par son départ
Qu’elle croit pouvoir gagner une meilleure suite.
Mais je ne puis charger ma barque de leurs malheurs
Et je ne peux pas être ce que je ne fus pas.
Jamais ils ne voulurent que je sois l’un des leurs.
Ils ne se nourriront jamais de mon trépas.
Je voguerai encore, course, hélas, solitaire.
Je sais bien qui m’attend aux c½urs des océans.
J’aurais fini peut-être par apprendre à me taire
Le jour où je toucherai la rive du néant.
2005-05-18 — 2005-05-19
Yvon Henel
Mons en Bar½ul